Le petit Poucet ơi

Publié le par Ða&Da 4000





 Avez-vous déjà lu, de Charles Nguyen Perrault, Le petit Poucet ơi?.

Moi non plus.

Je mangeais une glace au riz vert lorsque de petits emballages purpurins attirèrent mon attention. Précieux véhicules psychopompes, ils sont les indices d’une culture funéraire vietnamienne.

Sur la route principale, des 4*4 Jolie; à l’intersection, une femme au nón balance sur sa palanche une multitude d’objets en plastique; de la taille d’un morceau de sucre, les emballages jonchaient le caniveau et je me demandais à quoi ils pouvaient bien servir.

En quoi ils consistaient? Insignifiant packages comme boîte à cadeau sans cadeau. Ils servent, en fait, à Poucet ơi. Qui les sème.

Lors de funérailles vietnamiennes, dans le cortège, Poucet ơi égrène ces petits volumes. Il processionne parfois près du trafic grouillant de klaxons et d’accélérations, le long de trottoirs où l’on achète une ou deux cigarettes. Il accompagne le vétéran.

Poucet ơi est un acteur eschatologique, il communique avec l’âme du mort. Disons pour simplifier qu’il intercède.

Médiateur du Ciel et de la Terre, Poucet ơi ponctue le chemin en pointillés-genre-saccharine et indique au mort comment retourner à la maison.

Que le défunt retrouve sa place au sein de la famille est vital. La maison c’est son siège social. Le lieu de filiation. La case départ du monopoly de la vie même. Sur l’autel dédié à la famille, on met des offrandes, vodka ou bananes, on brûle de l’encens sous les loupiotes roses nichées dans le fond de l’habitacle vernis. C’est là qu’est organisé au quotidien, le petit culte des racines montées au ciel.


Voir un cortège funéraire au Vietnam porte une forte charge mystique: celle d’un autre temps, celle d’un autre espace. Cette procession, parmi les grues mécaniques d’une ville qui n’a de cesse de construire, me transporte dans une autre Histoire. Celle qui ne dépend pas de ma culture. Celle au vocabulaire quasi-magique. Des traces de culture séculaire dans un ordre en mutation.

Tuniques marron ou grises du bouddhisme Zen vietnamien les grand-mères défilent, bannières quadripartites phướn attachées à une tige de bambou. La musique lugubre qui grince et qui siffle, rythme lentement l’avancée des bandeaux blancs ceints aux fronts de ceux en deuil et des petits cubes pourpres au sol.

A ce moment, je fais abstraction des motos et du béton qui cumulent les effectifs. Le silence s’installe d’autant plus qu’on focalise; on entend plus, on réfléchit la situation. La procession. Cette liturgie funéraire avec ses habits, sa musique, ses codes & coutumes.

Ces dernières suspendent le temps par leur anachronisme.

En périphérie de la ville, un centre commercial est devenu le nouveau temple. Je connais ces processions. Je m’imagine une marchande de bún đậu, déambulant parmi les immeubles sans aucun réseau de sociabilité possible à créer pour elle. Sur les grands axes de la banlieue et aux abords des rond-points, jamais on ne boira le thé vert accroupi sur un tabouret bleu!.


Il y a un rapport aigu à la mort, en Asie. Il est quotidien: on vit dans le présent et ce rapport est constant. C’est adulte, qu’on s’intéresse vivement à son cerceuil. Il n’y a plus de raison de craindre la mort lorsqu’on l’a conceptualisée. Les dorures, le matériau.

J’en ai vu passé plusieurs cet hiver, rouge d’Andrinople aux poignées jaune laiton, transportés en cyclo... dans la circulation de Đê La Thành, la rue de la menuiserie.

A tout bien considérer les coffrages, un trentenaire m’avait expliqué:

-« Un frigo, c’est fonctionnel, fait du froid et je ne suis pas matérialiste.» Par contre épiloguer sur le cerceuil, ( puiqu’ici on enterre ) est un passe-temps. On retourne toujours à la terre.

Au Vietnam, on prie les ancêtres et les défunts. On est attaché à la terre où ils sont nés. On est attaché aux origines et on ne coupe pas le cordon sédimentaire.

Un vietnamien existe grâce à la famille. Il vient d’où elle vient.

( J’avais entendu une personne née à Hanoi, élevée dans la capitale et éduquée: pareil. Ses grand-parents de la province de Hà tây lui rapellaient que ses racines étaient là-bas. Elle avait le sang à 30 kilomètres.)

Au sein de la société, on nommera toujours en replaçant dans un contexte social et en tout premier lieu familial. La famille est la raison sociale, c’est l’ arbre avec les branches et le tronc. Les anciens sont les racines et les ancêtres, le sol vietnamien.

La terre est importante pour fixer toute la généalogie. Un vietnamien l’est parce que ces ancêtres le sont.

Les ông en pyjama et les bà en chemise áo bà ba sont encore respectés ici, écoutés . Ils sont un pan de l’histoire du pays, la mémoire des us et coutumes, des conventions, la prise au sol. Mais où iront les tombes dans vingt ans? De quoi voudra-t-on bien se souvenir?.

Avec mon géologue, j’avais croisé un groupe dans les cercles concentriques tombe-rizière-maison en ciment. Ces tombes, de leur forme en arc-de-cercle, semble un éventail qui s’ouvre par un xin mời. Elles vous invitent presque.

Près de chez moi, au quartier Tây hồ, il reste des cimetières dans des endroits incongrus, des impasses. En lisant un enfeu, un jeune était mort à 18 ans. Ailleurs, des pierres tombales aux inscriptions chinoises disparaissent, tronquées par la dalle de béton de la chaussée. Je peux montrer l’endroit oublié. J’avais pensé à Boltanski comme jamais.

Arno Baude

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Publié dans ViDEOS

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